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Sam Karpienia : l'ivresse des sommets

Sam Karpienia : l'ivresse des sommets


Chanteur puissamment émouvant, Sam Karpienia a largement contribué à écrire les pages importantes de la musique marseillaise de ces dix dernières années. De Kanjar’Oc (rock-funk provençal) à Dupain (musique « tradinnovatrice »), en passant par Gacha Empega (trio décisif du renouveau vocal occitan), il s’est toujours donné à 200%. Aujourd’hui, il prend un nouveau départ sous son nom, pas facile à retenir mais parfaitement inoubliable pour qui a déjà entendu son chant. Interview intégrale.

  

// Comment s'est terminée l'aventure Dupain?

 Après trois albums et huit ans de travail commun, on avait perdu quelque chose. Humainement ça devenait un peu lourd. Il faut ajouter à cela le décès de notre manager Jacques Renault (Patron de la Cigale et de la société de production Corida, ndlr), avant la sortie de l'album Les Vivants qui, du coup, n'a pas été travaillé. Suite à ça, j'ai perdu le statut d'intermittent et ça a été une espèce de chute globale. Mais la cause principale, c’est que nous n’avions plus envie d'aller vers les mêmes univers musicaux. Aujourd’hui, j’ai envie de travailler avec des gens différents sur chaque album. C'est pour ça que, désormais, je me produis sous mon nom. Maintenant, je suis avec Daniel Gaglione (choeurs et mandole), un ami de longue date qui vient de Port de Bouc, un ancien de Kanjar’Oc qui avait rejoint Dupain sur la fin. Depuis octobre, on joue avec un batteur (l’album a été enregistré avec le percussionniste Bijan Chemirani, ndlr), Mathieu Goust, qui vient de MIG, groupe « électro-pop » grenoblois avec Djazia Satour, la demi-soeur d’Amazigh Kateb.

 

// Artistiquement, quelle est la différence entre Sam Karpienia et Dupain?

 Je ne suis plus sur une volonté de défendre un répertoire occitan ou une démarche occitaniste. C’est purement musical, sans arrière-pensée politique d'identité, de discours sur la langue minorisée ou de référence à un territoire. Complètement décomplexé, ce projet synthétise pas mal de choses : les influences rock’n’roll qui viennent de Kanjar’Oc, mais aussi ce qui a suivi, quand je me suis complètement plongé dans la musique traditionnelle.

 

// Dans ce nouveau répertoire, il y a aussi la prédominance du français? 

 Quand tu chantes dans ta langue maternelle et que tu sais que les gens comprennent ce que tu dis, tu ne portes pas le chant de la même manière. Même si je tords le français à ma façon, et que l’on n’est pas obligé de comprendre ce que je dis pour apprécier. Je n’ai pas fait de l'occitan pour me cacher derrière des mots, ou placer une barrière entre ce que je pense et le message que je délivre. Je peux dire des choses en français qui sont compréhensibles mais ça ne change pas ma façon de chanter. En découvrant ces nouvelles chansons, Catherine Peillon (qui avait édité le séminal album de Gacha Empega sur le label L’Empreinte Digitale, ndlr) me faisait remarquer que, malgré l’emploi de la langue française, ça restait de l'occitan.

 

// D’où vient le titre de l’album Extatic Malancòni ? 

C'est un exemple de créolisation puisque « extatic » est un mot anglais et « malanconie » vient de l’occitan. C'est un peu libertaire comme façon d'écrire. Je crée ma norme esthétique sans prétendre en faire un étalon linguistique, en quelque sorte.

 
// Comment le traduis-tu ?

Il y a plusieurs traductions possibles. L'idée m'est venue d'une expérience un peu mystique dans la montagne, la sensation d'extra lucidité, le sentiment de toucher à la vérité. Le philosophe Adorno y fait référence. Cette impression existe dans la musique, ça paraît un peu mystique… On parle d' « angoisse délicieuse », de « tristesse heureuse ». La dualité d’un sentiment, ce sont des expériences que j'ai vécues.
 
// Dans quel contexte?
 
Il y a eu cette expérience de marche en montagne, où je me rendais à son sommet. J’ai ressenti quelque chose d’assez nouveau, que je ne connaissais pas du tout. Je n'étais pas préparé à cette bouffée de plaisir liée à la prise de conscience du bon chemin. A cet instant précis, c’est une remise en question brutale, que j’ai compris seulement des années plus tard. La mélancolie aussi, peut mener à des moments d'extase, à condition de se laisser aller. C'est le lâcher prise total. Mais il faut vite revenir les pieds sur terre aussi, sinon tu perds la tête, c’est ce qui m'est arrivé !
 
// Qu'est ce que tu as découvert de toi en travaillant sur ce disque?
 
D’abord, ma capacité à pouvoir parler d'amour, pour l'avoir vécu, et l'avoir ressenti de façon très forte. Je me suis senti légitime. Dans Dupain, je n'ai jamais abordé ce thème. On était dans le collectif revendicatif politique et social. C'est un point de vue complètement individuel et personnel. Lorsque j'ai suivi le coaching avec Hervé Lebeau, je me suis rendu compte qu'une phrase pouvait exprimer tout à fait autre chose que ce que j'avais écrit, même si ça peut paraître naïf. Ce qui casse la naïveté, c'est quand tu portes le chant et que le texte devient un outil qui nous permet d'exprimer autre chose d’impalpable. A chaque concert, il faut réussir à donner un sens nouveau au texte. C'est nouveau pour moi, avant, j'exécutais les chansons telles quelles en me disant que je devais exprimer ce qui était dans le texte. Alors qu'aujourd'hui, j'essaie vraiment d'être dans un état où je ne pense plus, j'essaie de rester uniquement dans le chant. Je me sens beaucoup plus proche des musiques du monde. Plus proche dans l'émotion, la sensibilité, le rapport à une histoire. Il y a du sens, c'est important le sens qui transpire d'un concert. Il porte une histoire qui n'est pas seulement la sienne. C'est pour ça qu'un musicien, chargé de tout son vécu, peut aller n'importe où dans le monde, il continue de transporter avec lui tout l'héritage culturel dans lequel il a construit, en partie, son identité. Malgré notre format chanson et rock, je ne nous affiche pas comme un groupe de rock.
Ces dernières années, j’ai réalisé que le concert en soi est une pyramide. On atteint le sommet de la pyramide si l'assise tient derrière. Monter sur scène aujourd'hui prend en compte toute la structure du label « Defragment music », tous les échanges avec Daniel Gaglione et Mathieu Goust. Sur des sujets qui ne touchent pas forcément que la musique, qui tissent des lien entre nous, et je crois que pour être bon sur scène il faut être bon dans la vie au quotidien. C'est un art de vivre. Tous les jours, chaque instant doit être « habité ». J’ incarne mes paroles. Je peut pas chanter l'amour et me comporter comme une merde avec ma copine après. Ça ne fonctionne pas. Tout compte : la façon dont on mange, dont on choisit ses légumes, dont voyage. A mon niveau, j'ai supprimé la voiture et la télévision récemment. Je construis mon identité musicale dans une globalité. Jusque dans mes rapports avec les gens, n'importe qui, que ce soit le gars qui vient me gratter une clope dans la rue, jusqu'au fonctionnaire, en passant par un autre musicien; j' essaie d'être le même. C'est une espèce de discipline qui devient progressivement naturelle. C'est un rapport au monde, un combat avec soi-même et on n’y échappe pas. Nos névroses, on vit avec mais il faut les accepter et se dire qu'on n'est pas exceptionnel. Chacun dans son métier peut donner de l'humanité. Si je vais chez des commerçants et qu'ils ne sont pas sympathiques, je n’ai pas envie d'y retourner, même s'ils sont moins chers. La période où j’étais dans le besoin m'a fait me poser les bonnes questions et je me suis tourné vers la philosophie. Je me suis nourri d'autres choses. Je me suis enrichi personnellement dans cette période-là et je continue.
 
// Le disque est le résultat de toute cette remise en question?

Non je ne pourrais pas dire que c'en est le résultat, ce n’est qu'une étape franchie, mais concrète. Quand l’album sort, le travail est fini pour moi, je suis déjà sur autre chose.
 
//Déjà le disque ne correspond pas tout à fait, à la formation scénique puisque toutes les percussions ont été faites par Bijan Chemirani, percussions iraniennes.
 

En fait cet album, on l'a enregistré en trois jours, dans des conditions assez extrêmes, et il y avait une sorte de tension positive très concentrée. On avait l'habitude d'enregistrer au moins en deux semaines, et de mixer par la suite en studio, il y avait de l'argent à l'époque. Aujourd'hui il n'y a pas beaucoup d'argent mais on tire vers le haut. On a loué du super matériel, vraiment de bonne qualité, des supers micros, des supers amplis, on a pris un ingénieur son qu'on ne connaissait pas, qui venait de l'éléctro, qui ne travaillait pas depuis une dizaine d'années. Il a complètement transfiguré le projet de départ. La base était un projet folk, auquel on a ajouté des basses, plein d'effets de distorsions, des filtres. Par exemple, un petit garçon de 4 ans a flashé sur la chanson « Les voyageurs » lors de sa diffusion locale, sur Radio Grenouille. Il est venu me voir il n'y pas longtemps à la Fête du panier, en disant à son papa « c'est la même chanson, mais c'est pas la même » Et pour moi c'est une liberté énorme de pouvoir improviser sur la même trame mélodique, harmonique, rythmique et d'en faire à chaque fois une version différente. 
C’est à Babelmed, (salon annuel des professionnel des musiques du monde basé à Marseille ndlr )  que j'ai mis ça en pratique pour la première fois. Aujourd’hui, je peux partir dans des trucs où mes propres musiciens ne savent pas où je vais aller. Parfois on s'amuse même a se faire des petits pièges. Daniel peut arrêter complètement de jouer pour laisser le chant partir. Pendant une fraction de seconde, j'ai une petite appréhension, une petite peur et puis hop je me lance... Quand tu sais que les gens qui jouent avec toi, sont vraiment là pour optimiser  la musique on fait du bon travail.
La confiance est très importante entre musiciens, mais c’est aussi important d’avoir le soutien des gens avec qui tu bosses. Pour ce disque on travaille avec l’Autre distribution, un gros distributeur indépendant. Avec eux on a passé une après midi a parler du métier, du disque, qu'on ne connaissait pas aussi bien que ça. Ils ont une logique de travail, dont on se sent proche. Le marché du disque se casse la gueule mais il y a des gens qui se disent bon et bien on va réinventer une nouvelle manière de travailler. De toute façon il y aura toujours des passionnés pour soutenir les artistes. Et je pense que si les gens savent comment se passe, la construction et l'élaboration d’un projet, d’un disque, ils auront plus envie de l'acheter, que de le copier.
L’hyper médiatisation, les grosses radios, la télévision, ou les majors, c'est un monde que nous ignorons et dont on peut se passer. On peut faire une carrière en restant dans des réseaux parallèles. J'ai un peu l'impression d'être au début d'un gros truc. Loin des clichés, loin des formatages, en soupesant chaque élément.
 
// Comme la pochette par exemple?
 
La pochette, est signée Guy Tibère et j’en suis super fier. Ce peintre est un gars que je connais depuis longtemps qui n'est pas un peintre professionnel mais qui fait ça par passion. Il a toujours fait ça, et continuera à peindre.
 
//Et il continue de travailler à l'usine?
 
Bah lui il travaille à l'usine, il a un poste, le patron, un jour il lui dit: « écoutez vous êtes intelligent, vous pourriez vous promouvoir un poste plus intéressant avec plus de responsabilités. » et il a dit « non surtout pas, moi je veux rester à ma place, garder mon temps et ma tête pour ma peinture. »
 
A un moment donné je me suis posée la question. Est ce que finalement il ne vaut mieux pas avoir un boulot, qui nous apporte de quoi manger et payer son loyer. Ça nous donnerait la liberté de créer sans pression, sans condition économique, sans être obligé de plaire, et peut être qu'on serait plus dans la vérité; Peut être. mais le fait d'être sans filet aussi et de faire de sa musique son gagne pain; ça crée aussi une dynamique est intéressante. Et c'est vrai que quand j'ai perdu le statut d'intermittent en 2007; j'ai tout remis en question. Est ce que vraiment c'est pas trop dur, est ce qu'en fait je dois pas faire autre chose. Cette question je ne me la pose plus c'est déjà un truc qui gagne la tranquillité de l'esprit.

  
Propos recueillis par Benjamin MiNiMuM

 

Sam Karpiena sera en concert le 24 octobre à Fiesta des Suds à Marseille.

 

Photo : Patrice Terraz

 

Toutes les dates de la tournée de Sam Karpienia :

http://mondomix.com/fr/agenda.php?event_id=419

 

 
 

 

 






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